En plein automne, la Bretagne "à deux doigts de la rupture" en eau potable
Réputée pour son généreux crachin, la Bretagne va-t-elle manquer d'eau en plein cœur de l'automne? C'est la crainte largement partagée dans la péninsule armoricaine, face au niveau alarmant des nappes et retenues d'eau.
"Je n'ai jamais autant attendu les pluies que cette année", déclare Philippe Rybski, directeur du syndicat de bassin de l'Elorn, en arpentant les berges du lac du Drennec (Finistère).
Mi-octobre, cette vaste retenue d'eau artificielle, créée en 1982 pour sécuriser l'approvisionnement du nord du Finistère, affichait un taux de remplissage de 33%. "Un niveau exceptionnellement bas" pour la saison, souligne M. Rybski.
Faute de pluies abondantes, ce lac prisé des amateurs de pêche à la truite pourrait se retrouver quasiment à sec d'ici à la fin novembre, menaçant l'alimentation en eau de 310.000 habitants.
"On est à deux doigts de la rupture", confirme le maire (DVD) de Brest Stéphane Roudaut, parlant d'une situation "contre-intuitive" en Bretagne où "on plaisante souvent sur la pluviométrie". "Sauf que là, ce n'est pas une blague", prévient-il.
- "Chaque goutte compte" -
Malgré quelques pluies automnales, la péninsule n'est toujours pas sortie d'une des pires sécheresses de son histoire.
Fin septembre, 71% des nappes phréatiques bretonnes avaient un niveau bas ou très bas, selon le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), avec des situations particulièrement critiques dans le Finistère (81% de nappes basses à très basses) et les Côtes d'Armor (83%).
"Ça devient de plus en plus critique", confirme Jean-Francis Richeux, vice-président de Saint-Malo Agglomération (Ille-et-Vilaine), qui prévoit des coupures d'eau le 10 décembre pour les 160.000 habitants du pays de Saint-Malo, si la pluie ne tombe pas en quantité suffisante d'ici là.
"Les gens ont compris le message" les appelant à la sobriété, assure-t-il cependant, en faisant état d'une baisse de demande de 6% par rapport à l'an dernier.
"Chaque goutte d’eau compte", scande également la préfecture du Finistère, alors que le préfet Louis Le Franc envisage de déclencher le plan Orsec (Organisation de la réponse de Sécurité Civile) si la situation ne s'améliore pas.
Face aux risques de rupture, des producteurs d'eau ont été autorisés à poursuivre les pompages malgré la baisse drastique du niveau des rivières.
Le syndicat mixte de l'Horn (SMH), qui alimente Roscoff et Saint-Pol-de-Léon (Finistère), a même obtenu une dérogation pour rouvrir un captage fermé depuis 2009, pour cause d'excès de nitrates d'origine agricole. Cette eau est mélangée à celle d'un cours d'eau voisin pour la rendre conforme aux normes en vigueur.
"C'était le plan ultime qu'on n'avait jamais déployé", reconnaît Valérie Morvan-Rouxel, directrice du SMH.
Dans cette région fortement touchée par les pollutions agricoles, "on s'est coupé d'un certain nombre de nos ressources", commente Arnaud Clugery, porte-parole de l'association Eau et Rivières de Bretagne, en appelant à "une reconquête de la qualité de l'eau".
Depuis 1970, 447 captages ont été abandonnés dans la région, dont plus d'un tiers pour cause de mauvaise qualité de l'eau, selon l'Observatoire de l'environnement en Bretagne.
- "Situation amenée à se renouveler" -
La crise actuelle contraste avec les records de pluviométrie et les inondations qu'ont connue la Bretagne en début d'année.
"On a de la chance dans notre malheur: on a eu énormément de pluies cet hiver qui ont bien rechargé les nappes et les rivières", souligne M. Rybski.
Assez petites à cause de la géologie du sol, les nappes bretonnes se déchargent rapidement dans les ruisseaux au cours de l'année, contrairement à d'autres régions où elles peuvent avoir une inertie de plusieurs années.
"On a des cycles où les nappes se remplissent et se vident tous les ans", explique Alexandre Boisson, chercheur en hydrogéologie au BRGM. "C'est ce qui fait qu'on peut avoir à la fois des inondations en janvier et des sécheresses en septembre."
"Il va falloir s'y habituer. Des situations comme ça sont amenées à se renouveler de plus en plus souvent" au regard des projections climatiques, prévient-il.
F.Pichler--SbgTB